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Pierre BECKOUCHE
Les régions Nord-Sud : Euromed face à l’intégration des Amériques et de l’Asie orientale
Belin 2008, 219 pages

Compte rendu de Jacques MUNIGA

L’auteur de cet ouvrage est professeur de géographie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il cumule par ailleurs la fonction de chercheur à l’UMR Ladyss et celle de conseiller scientifique de l’Institut de Prospective Economique du Monde méditerranéen (IPEMed). Autant dire tout de suite que Pierre BECKOUCHE maîtrise son sujet comme le souligne Jean-Louis GUIGOU (ancien Délégué à l’Aménagement du Territoire, Délégué général de l’IPEMed) dans la préface lorsqu’il écrit « ce livre est le fruit de trois ans de réflexion […] ».

Dès l’introduction, l’auteur donne le ton : l’Europe a réussi sa première régionalisation, il lui reste à réussir la seconde. En effet, comme le précise J-L GUIGOU dans sa préface « c’est à l’échelle d’une vaste région euro-méditerranéenne qu’il faut réfléchir à l’Europe parce que l’intégration régionale est une transformation majeure des territoires dans la globalisation ».

Pierre BECKOUCHE poursuit dans son introduction que « la régionalisation a pour elle quatre arguments ». Le parti est donc pris. La régionalisation est, pour l’auteur, la clef de la mondialisation « réussie ». Et c’est là, dans l’introduction qu’il justifie son titre lorsqu’il écrit que « l’objectif central de l’ouvrage est d’insister sur ce qu’on appelle le régionalisme Nord-Sud, c’est-à-dire la complémentarité qui associe des pays disposant de capitaux et de technologie d’une part, d’autre part des pays disposant de marchés en forte croissance, d’une main d’œuvre abondante et de plus en plus qualifiée ».
Et c’est là même que l’auteur nous livre « sa » clef pour l’Europe puisqu’il nous dit que cette dernière a été la « pionnière de la régionalisation dès les années 1950 » mais que son régionalisme est un regroupement de pays « homogènes ou à homogénéiser » alors que l’Alena ou l’Asie de l’Est visent à regrouper des pays « de niveau inégal dans le but de performance économique ».

Chapitre 1 : La régionalisation de la globalisation.

Dans un premier chapitre, Pierre Beckouche nous invite à constater avec lui « la fin de l’histoire ou du moins de la géographie » car « chacun des points [de la planète] paraît […] rassemblé par l’Internet, les réseaux commerciaux, les flux financiers, la lutte pour l’environnement et la défense des droits de l’homme. » Ce qui lui permet d’introduire le concept de « lien local-global » fruit de la conjonction de deux évolutions :
a) La montée des économies-territoires
b) L’explosion des réseaux
Cependant, l’auteur avance prudemment puisqu’il nous précise que si « la portée de ces analyses n’est pas contestable, […] elles ont leurs limites.
En effet, il nous explique avec un sous-titre évocateur « Dérégularisation et crise des identités nationales » l’inadéquation entre l’espace institutionnel et un espace fonctionnel (l’économie). Et c’est à coup d’encarts basés parfois sur des exemples concrets que l’auteur nous livre son argumentation.
Puis, tout au long de ce premier chapitre, l’auteur développe la nécessité d’une « re-régulation internationale » pour satisfaire cette globalisation qu’il pense inéluctable mais surtout, d’après lui, profitable.

Enfin, sur plus de la moitié (en pages) de ce premier chapitre, à grands renforts de tableaux, de cartes (documents intéressants mais peu exploitables dans un lycée) Pierre Beckouche nous démontre l’intérêt des accords régionaux en s’appuyant, ici, plus particulièrement sur le cas européen tout en faisant un parallèle avec la situation américaine et asiatique.

Chapitre 2 : Leçons américaines et asiatiques

L’auteur traite dans cette partie du cas américain et asiatique pour finir, dans ses dernières pages, par « les enseignements pour la Méditerranée ».
En fait, le titre même de ce chapitre détermine son contenu. Pour Pierre Beckouche, ce que l’on pourrait appeler les « modèles » américain et asiatiques doivent servir de « leçons » à l’Europe.
D’entrée, il nous précise que ces deux régions sont comparables et concurrentes à la région européenne. Concurrentes certainement, comparables c’est déjà plus discutable. L’auteur, ici, balaie tout un passé qui est loin d’être comparable. De plus, si les Etats-Unis « domine » l’espace américain au même titre que le Japon essaie de « dominer » l’espace asiatique, il s’agit là de deux pays, de deux puissances. L’Europe quant à elle est un « conglomérat » de pays qui a déjà beaucoup de mal à trouver un chemin commun. Pensons au traité de Nice et à celui de Lisbonne…
Ceci étant précisé, l’auteur dans les pages qui ouvrent ce deuxième chapitre nous décrit le traité de l’Alena comme « premier accord régional Nord-Sud » tout en soulignant que le « bilan économique [est] en demi-teinte » En revanche, d’après lui, le « bilan politique [est] nettement favorable [et tend] vers une régulation en profondeur ». L’argumentation de l’auteur repose sur le droit des travailleurs mexicains ou encore la protection de l’environnement qui se seraient, selon lui, améliorés grâce à ces accords. D’un autre côté il avance une « amélioration substantielle des relations entre Etats-Unis et Mexique ». Pour finir en nous disant que la poursuite de la régionalisation est, dans l’espace américain, une certitude avant de passer au cas asiatique.
Et là, l’auteur nous décrit comme pour l’exemple ci-dessus, la construction régionale indubitable et surtout profitable à l’espace asiatique. Il souligne néanmoins la « précoce intégration industrielle sous impulsion nippone » mais nuance en nous disant que dans « l’ensemble il y a bel et bien intégration commerciale ». Si l’analyse est bien menée on pourra cependant difficilement éviter de faire le rapprochement avec les écrits des plus grands géographes qui, dans les années quatre-vingt, voyaient dans tous les bassins miniers les signes d’une reconversion économique. Or, aujourd’hui la réalité est toute autre…
Pour conclure son deuxième chapitre, Pierre Beckouche avance prudemment que les leçons ne seraient en fait que de simples suggestions. Dès lors on est en droit de se demander pourquoi l’auteur a choisi délibérément dans le titre de son chapitre le mot « leçons ». Il y a là comme un paradoxe…

Chapitre 3 : Penser « région européenne ».

Oui, penser région européenne mais qu’est-ce que l’Europe tout d’abord ? Voilà une question judicieuse que l’auteur aborde dès les premières lignes. Europe continent, Europe construction, où est la vérité ? Où est la réalité ?

Puis, l’auteur se lance dans un descriptif du processus de mise en place de la notion même de région européenne. Il nous livre par le menu détail l’élargissement, sinon dans les faits, du moins dans les « esprits autorisés » et parfois sur papiers de la Politique Européenne du Voisinage. Prenant appui sur le projet Euromed des années 1970, Pierre Beckouche analyse le processus de Barcelone avec notamment un encart explicatif intéressant tant par son aspect synthétique que pratique pour une réutilisation avec des élèves.
Il présente ensuite « l’avancée de la Politique Européenne de Voisinage » à partir de 2003 et fait référence notamment au document fondateur intitulé : « L’Europe élargie – Voisinage : un nouveau cadre pour les relations avec nos voisins de l’Est et du Sud ». L’analyse de ce document fait dire à Pierre Beckouche qu’une double confusion avait été levée à savoir : la confusion de l’espace institutionnel européen circonscrit au temps « t » mais susceptible d’élargissements successifs et, la confusion de l’espace européen fonctionnel qui, selon lui, est « forcément variable ».
Puis, quelques pages plus en avant, l’auteur « s’aventure » sur le délicat terrain de la « vision orthogonale à la région européenne : le Grand Moyen-Orient ». Il souligne d’ailleurs que si « cette géographie-là est bien celle de la grande région européenne […la] réponse venait un peu tard, ou un peu tôt, pour que cette vision large soit réellement partagée ».

Enfin, l’auteur avance ses arguments, cartes et graphiques à l’appui sur près de huit pages, avec un sous titre qui en dit long « les réalités : mesurer le rapprochement des deux rives de la Méditerranée ». Il se fonde sur trois arguments : « la convergence des deux rives […] la polarisation par l’Europe qui joue le rôle de locomotive ; le haut niveau d’intégration intra-zone lorsqu’on consolide l’ensemble des flux intéressant les pays de la région ».

Si le développement paraît convainquant au départ, au fil de ces quelques pages, l’auteur « met de l’eau dans son vin » il parle déjà « d’analyse en demi-teinte » avant de « barrer » la huitième page avec un titre sans appel « les limites du processus ».

Qu’il y ait des limites, c’est concevable. C’est même (cette fois) inéluctable. En revanche lorsque le lecteur s’aperçoit que l’auteur y consacre 20 pages c’est-à-dire 2,5 fois plus que pour décrire « la thèse de l’intégration géoéconomique entre Nord et Sud de la Méditerranée », il est en droit de s’interroger.
Et là, « tout y passe » : des faiblesses de l’intégration Sud-Sud à la pusillanimité du Nord, aux hésitations des gouvernements arabes à basculer dans la modernité économique et politique (erreur grave – ce ne sont pas des gouvernements arabes tout au plus musulmans pour leur donner une couleur locale).
Et l’auteur essaie de trouver des justifications par « une difficile entrée dans l’économie de la connaissance » (bien documenté) en avançant que « ce ne sont pas les ressources financières qui manquent au Sud mais un bon climat des affaires » et en terminant sur ces propos « la grande limite de l’intégration Nord-Sud [est] le système productif » puis, il esquisse une « comparaison avec l’Est ».

Chapitre 4 : Agir : vers une Communauté méditerranéenne.

L’auteur, ici, avance un nouveau pion : la Communauté.
Mais qu’est-ce que la communauté ?
Il ne le dit pas.
En guise d’explication de ce qui met le lecteur en halène, Pierre Beckouche décrit sept exemples sectoriels de collaboration, de partenariat, d’entre-aide autour de la méditerranée.

Il nous livre d’abord la politique commune de l’eau menée dans cet espace. Puis les actions menées dans le cadre de la libéralisation des échanges agricoles afin d’assurer un développement rural. Il décrit un exemple de régulation énergétique commune et partenariats industriels puis présente la modernisation de la logistique visant à « domestiquer » le ciel méditerranéen. Arrive ensuite « la nécessaire harmonisation d’un système bancaire régional » puis la « substitution des mobilités aux migrations » et enfin la création de « l’espace Euromed de l’enseignement supérieur et de la recherche ».

Autant d’exemples bien décrits qui peuvent, à n’en pas douter, servir à « l’illustration par l’exemple » de nos cours.

En revanche, la réponse tant attendue n’arrive jamais. Qu’est-ce que la communauté méditerranéenne ? Des hommes ? Oui mais l’auteur nous disait plus haut les difficultés « des gouvernements arabes à basculer dans la modernité économique et politique ». Sur quels hommes peut-on dès lors s’appuyer ? Des projets émanant de chercheurs et de scientifiques ? peut-être…

En fait la réponse est complexe car, ici, comme dans le cas des reconversions minières, on ne saurait faire l’économie d’une analyse socio-politique. Il est indéniable que les aspirations des uns et des autres et surtout la non-concordance dans le temps de ces différentes aspirations, toutes légitimes, sont les principales causes de l’échec.

En d’autres termes, la volonté d’imposer d’en haut ce qui se construit en bas, mais surtout l’inadéquation entre le message émetteur et les récepteurs (dans les deux sens – vers le bas et vers le haut) sont à l’origine des balbutiements de la globalisation ou de la mondialisation que certains pensent indubitable quand les autres la combattent invariablement. C’est à mon avis un aspect qui n’a pas été pris en compte à sa juste valeur par Pierre Beckouche dans son livre.

En conclusion :

Le livre de Pierre Beckouche est bien documenté ce qui peut servir les enseignants dans la préparation de leurs cours. En revanche, il apparaît très clairement que l’auteur a un parti pris. Mais une sérieuse lecture fait apparaître aussi les hésitations de l’auteur. Il est conscient des difficultés et consacre de nombreuses pages aux limites, aux freins. On pourra simplement regretter le fait que l’aspect socio-politique n’ait pas été abordé.


publié chez :

http://www.clionautes.org/spip.php?article2040









Jacques  

MUNIGA





































































































































































































































































































































































































































































 COURRIEL_MUNIGA